Le 21 avril 2026, l'UNESCO a publié People and Nature in UNESCO-designated Sites (en français, Vivre avec la nature dans les sites désignés par l'UNESCO : contributions mondiales et locales). Mené avec plus de vingt institutions de recherche, ce travail est le premier bilan mondial à examiner ensemble les trois grandes familles de sites de l'organisation : le patrimoine mondial, les réserves de biosphère et les géoparcs.
Plus de 2 260 sites, 13 millions de km² (davantage que la Chine et l'Inde réunies), près de 900 millions d'habitants, et plus de 60 % des espèces connues de la planète.
Un chiffre a retenu notre attention. Depuis 1970, alors que les populations animales suivies dans le monde ont chuté de 73 % en moyenne selon le Living Planet Index du WWF, dans les sites UNESCO, elles sont restées globalement stables, un écart que le rapport associe à la gestion locale de ces territoires.
Le réseau patrimonial le plus célèbre du monde est donc aussi l'un de ses plus grands réservoirs de vie. Ce constat ouvre une question plus large, qui dépasse les lieux classés : protéger un lieu pour sa valeur culturelle protège-t-il la nature qui s'y trouve ? Des forêts sacrées d'Éthiopie aux cimetières de quartier, les recherches disponibles répondent souvent par l'affirmative.

Patrimoine culturel et biodiversité : de quoi parle-t-on ?
Le lien entre patrimoine culturel et biodiversité repose sur un mécanisme simple. Un lieu protégé pour sa valeur historique, religieuse ou paysagère échappe à l'urbanisation, à l'agriculture intensive et à l'exploitation des ressources. La faune et la flore qui l'occupent profitent de cette protection, même lorsqu'elle n'a jamais été pensée pour elles.
Ce lien prend des formes très variées : un bien inscrit au patrimoine mondial, un bosquet vénéré par une communauté, un territoire habité depuis des générations par un peuple autochtone, un cimetière laissé au calme depuis des siècles.
L'UNESCO en bref. Agence des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, créée en 1945 et basée à Paris, l'UNESCO distingue trois types de sites : le patrimoine mondial (lieux de grande valeur culturelle ou naturelle), les réserves de biosphère (territoires qui associent protection de la nature et activités humaines) et les géoparcs (sites au patrimoine géologique remarquable).
Quatre exemples où protéger le patrimoine préserve la biodiversité
Pour éprouver cette idée, partons du plus prestigieux pour aller vers le plus ordinaire. Dans chacun de ces quatre cas, un lieu protégé pour ce qu'il représente offre un refuge au vivant.
1. Les sites UNESCO, un réservoir mondial d'espèces
Le patrimoine mondial se répartit entre biens culturels (environ 972), naturels (environ 235) et mixtes (environ 41, reconnus à la fois pour leur valeur culturelle et naturelle). S'y ajoutent les réserves de biosphère et les géoparcs. Dès sa conception, le réseau regarde donc autant vers la nature que vers la culture.
Un site reconnu par l'UNESCO est un site protégé et géré. Ce qu'on met à l'abri pour sa valeur patrimoniale échappe du même coup au béton et à l'exploitation. Pour les biens naturels et mixtes, la préservation du vivant constitue même l'objectif premier.
Le rapport chiffre cette contribution. Le réseau accueille plus de 60 % des espèces répertoriées sur Terre, dont 40 % d'espèces endémiques. On y trouve jusqu'à un tiers des derniers éléphants, tigres et pandas sauvages, ainsi que la moitié des espèces animales protégées par la CITES, la convention internationale sur le commerce des espèces menacées.
Les paysages culturels illustrent le mieux cette double valeur : rizières en terrasses, alpages, vignobles anciens. Leur richesse en biodiversité vient précisément de pratiques humaines anciennes qui y ont entretenu, siècle après siècle, une mosaïque de milieux.
Une précision s'impose. Ces chiffres valent pour l'ensemble du réseau, et ce sont surtout les vastes sites naturels et les réserves de biosphère qui les portent. Le rapport ne permet pas d'isoler la part des sites strictement culturels. Ces données montrent l'ampleur du réservoir ; les trois exemples suivants apportent la démonstration du lien entre patrimoine culturel et vivant.
2. Les sites naturels sacrés, des aires protégées par la croyance
Un site naturel sacré est une portion de nature (forêt, bosquet, montagne, source) qu'une communauté protège pour des raisons spirituelles ou religieuses. Aucune loi ne le défend : ce sont les habitants qui le préservent, par respect d'un interdit ou d'une croyance.
On en trouve sur tous les continents. L'Inde compte plus de 100 000 bois sacrés dédiés à des divinités locales. En Éthiopie, environ 35 000 forêts d'église entourent les sanctuaires orthodoxes et sont entretenues depuis près de 1 500 ans. L'UICN considère ces sites comme les plus anciennes aires de conservation de l'humanité.
L'exemple éthiopien est saisissant. Dans un pays qui n'a conservé qu'environ 4 % de ses forêts d'origine, les forêts d'église forment de petites oasis vertes au milieu des champs. Un échantillon de 28 d'entre elles comptait 168 espèces d'arbres et d'arbustes, presque toutes indigènes (Nature, 2018). Ce sont souvent les derniers fragments d'un écosystème entier.

Ces lieux protègent-ils vraiment mieux la nature que leurs voisins ? Pour le savoir, des chercheurs ont comparé des sites sacrés à des terrains semblables mais non protégés. Une synthèse de 27 études, soit 131 comparaisons à travers le monde, conclut que les sites sacrés abritent davantage d'espèces et servent de refuge aux espèces rares ou menacées (Zannini et al., 2021). Une méta-analyse consacrée aux forêts sacrées aboutit au même résultat.
Faire vivre la tradition préserve la forêt, et ce depuis des siècles.
3. Les territoires autochtones, des terres mieux conservées
Les peuples autochtones gèrent ou détiennent des droits sur environ 38 millions de km², soit plus d'un quart des terres émergées, dans 87 pays. Ces terres abritent 37 % des espaces naturels qui subsistent sur la planète et près d'un tiers des dernières grandes forêts intactes. Les deux tiers d'entre elles échappent à une exploitation intensive, contre moins de la moitié des autres terres (Garnett et al., Nature Sustainability, 2018).
Ce bon état s'explique par la manière dont ces peuples habitent leurs terres : usage mesuré des ressources, savoirs transmis sur des générations, liens culturels et spirituels au territoire. Les études montrent que la nature y recule moins vite qu'ailleurs. La déforestation y est nettement plus faible là où les droits fonciers sont garantis, en Amazonie brésilienne, colombienne ou bolivienne notamment, et la biodiversité y égale ou dépasse celle des aires protégées officielles (Fa et al., 2020).
Le rapport UNESCO observe le même phénomène sur son propre réseau : au moins un quart des sites se trouvent sur des terres autochtones, une proportion qui grimpe à près de la moitié pour les sites naturels.
4. Cimetières et jardins historiques, refuges de la nature ordinaire
Une revue de 97 études menées sur cinq continents l'a établi : cimetières et abords d'églises jouent un vrai rôle de conservation. 140 espèces protégées y ont été recensées (Löki et al., 2019).
L'explication tient à leur histoire. Par respect religieux, ces lieux sont laissés tranquilles depuis des siècles. On n'y laboure pas, on n'y construit pas, on n'y épand pas de pesticides. Ils conservent ainsi de vieilles prairies, des arbres anciens et toute la faune qui les accompagne, des milieux qui ont disparu des champs et des villes alentour.
À Istanbul, un cimetière occupe 0,1 % de la surface de la ville et abrite 5,5 % de sa flore. Les parcs archéologiques et les jardins historiques montrent le même phénomène.

Pourquoi la protection du patrimoine profite-t-elle à la biodiversité ?
Deux mécanismes expliquent ce lien.
Le premier est la mise à l'abri. Protéger un lieu pour son intérêt culturel le soustrait au béton, aux grandes cultures et à l'exploitation. La nature qui s'y trouve bénéficie de cette protection.
Le second est moins intuitif. Beaucoup de milieux naturels riches existent grâce à une activité humaine ancienne et mesurée. La prairie de montagne en est l'exemple type : si elle reste couverte de fleurs, de papillons et d'oiseaux, c'est parce que des troupeaux y pâturent depuis des générations. Que le pâturage s'arrête, et les broussailles puis la forêt finissent par tout recouvrir. Les espèces des milieux ouverts disparaissent. Sur ce type de site, entretenir une tradition revient à entretenir une biodiversité, et le geste culturel se confond avec le geste écologique.
Ce constat a donné naissance à un projet de terrain porté par deux institutions de référence : l'ICOMOS, qui conseille l'UNESCO sur le patrimoine culturel, et l'UICN, qui le conseille sur la nature. Longtemps, chacune a travaillé de son côté, l'une sur les monuments, l'autre sur les écosystèmes. En 2013, elles ont lancé ensemble le projet Connecting Practice, qui envoie sur un même site une équipe mixte de spécialistes du patrimoine et de la nature chargée de produire une analyse commune. Le travail de terrain a confirmé l'hypothèse de départ : sur la plupart des sites, nature et culture sont indissociables, et les gérer séparément conduit à de mauvaises décisions.
Patrimoine et biodiversité : quels leviers pour les entreprises ?
Patrimoine et biodiversité partagent un point commun décisif. Ils sont attachés à un lieu, à un sol, à une histoire, à des habitants. Une entreprise est elle aussi ancrée quelque part, avec ses sites, ses terrains, son bassin d'emploi et ses voisins.
Le patrimoine devient alors un levier d'action. Intervenir sur un patrimoine local (une lisière, un verger ancien, une friche industrielle réhabilitée, une zone d'intérêt écologique proche, un paysage agricole voisin d'une usine) s'avère souvent plus concret et plus fédérateur qu'un engagement biodiversité formulé en termes abstraits. Le patrimoine raconte une histoire, suscite de la fierté et donne envie de s'impliquer, en interne comme auprès des riverains.
Quelques pistes opérationnelles :
- Recenser le vivant sur ses sites à valeur patrimoniale. Un parc historique, une ancienne carrière, un domaine viticole ou les abords d'un bâtiment ancien peuvent faire l'objet d'un inventaire écologique, suivi d'un plan de gestion adapté.
- Intégrer la dimension patrimoniale au diagnostic. Lors du diagnostic d'une démarche biodiversité, repérer les sites où valeur culturelle et valeur écologique se superposent aide à prioriser les actions à fort effet d'entraînement.
- S'associer aux acteurs du territoire : parcs naturels régionaux, conservatoires d'espaces naturels, associations de sauvegarde du patrimoine, collectivités. Ils connaissent les lieux et les usages qui les ont façonnés.
- Soutenir les pratiques qui entretiennent les milieux, comme le pâturage extensif, l'entretien des haies bocagères ou les vergers de variétés anciennes, via les achats ou le mécénat.
La relation fonctionne aussi dans l'autre sens. Une nature en bonne santé protège le patrimoine : des sols vivants retiennent l'eau, limitent l'érosion et amortissent tempêtes et inondations. Autant de menaces en moins pour les lieux que l'on souhaite préserver.
Trois points de vigilance
L'idée est puissante, à condition de ne pas la survendre.
- Éviter de généraliser. Tout site culturel n'est pas un refuge de biodiversité. Le double bénéfice joue surtout quand le patrimoine s'inscrit dans un territoire vivant : un paysage, une campagne, un site sacré. Il reste bien plus faible pour un monument isolé ou un centre-ville dense.
- Composer avec des données incomplètes. Les sites culturels sont surtout évalués sur leur valeur patrimoniale, rarement sur leur valeur écologique, et le rapport UNESCO reconnaît que son propre suivi saisit mal les liens entre nature et culture. Pour une entreprise, c'est une invitation à documenter le vivant sur ses propres sites.
- Garder le cap d'une stratégie nature complète. Mesurer ses impacts et ses dépendances, se fixer des objectifs (par exemple avec la démarche SBTN), bâtir un plan de transition : le prisme patrimonial vient enrichir ce travail et lui donne un point d'ancrage concret.
Sources
- UNESCO, People and Nature in UNESCO-designated Sites, avril 2026
- Zannini P. et al. (2021), Sacred natural sites and biodiversity conservation: a systematic review, Biodiversity and Conservation
- Sacred forest biodiversity conservation: a meta-analysis (2024), Conservation Science and Practice
- Löki V. et al. (2019), Biodiversity potential of burial places, Global Ecology and Conservation
- ICOMOS et UICN, projet Connecting Practice
- UICN et UNESCO (2008), Sacred Natural Sites: Guidelines for Protected Area Managers
- Bois sacrés en Inde, International Journal of Anthropology and Ethnology, 2021
- Abbott, forêts d'église d'Éthiopie, Nature, 2018
- Ethiopia's church forests, Africa Geographic
- Wassie et al., via International Journal of the Commons, 2017
- Garnett S.T. et al. (2018), A spatial overview of the global importance of Indigenous lands for conservation, Nature Sustainability
- Fa J.E. et al. (2020), Importance of Indigenous Peoples' lands for the conservation of Intact Forest Landscapes, Frontiers in Ecology and the Environment
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