Au printemps 2020, la pandémie de Covid-19 mettait le monde à l'arrêt. Pendant quelques mois, rien n'a semblé plus prioritaire que la santé des populations, et beaucoup ont cru à une prise de conscience durable du lien entre protection des écosystèmes et protection de la santé humaine.
Six ans plus tard, le bilan est plus contrasté. En France, la santé semble peserde moins en moins dans les arbitrages politiques et économiques :
- Suppression des zones à faibles émissions (ZFE), entérinée par le Parlement en avril 2026 dans le cadre de la loi de simplification de la vie économique, alors que ces zones avaient montré leur efficacité sur la qualité de l'air (Reporterre).
- Adoption de la loi Duplomb en juillet 2025, réintroduisant des néonicotinoïdes malgré une lettre ouverte de plus de 1 000 médecins, chercheurs et soignants publiée dans Le Monde et une pétition record de 2,1 millions de signatures. Partiellement censuré par le Conseil constitutionnel au nom du droit de vivre dans un environnement sain et équilibré, le texte a connu une suite en janvier 2026 avec une proposition « Duplomb 2 » visant l'acétamipride et le flupyradifurone.
- Report de la taxe sur les PFAS au 1er septembre 2026 (Les Échos).
- Contamination au cadmium, ce métal lourd apporté par certains engrais jusque dans nos assiettes, qui peine à mobiliser les pouvoirs publics.
Non pas que les mesures soient délibérément prises pour nuire à la santé des populations, mais elles révèlent un fait : la santé publique n'est plus un garde-fou suffisant face aux arbitrages politiques et économiques.
Dans le même temps, plusieurs initiatives internationales cherchent à replacer les écosystèmes au cœur des politiques de santé. Le Sommet One Health de Lyon (5 au 7 avril 2026), organisé dans le cadre de la présidence française du G7, a réuni une vingtaine de ministres et chefs d'État et près de 600 scientifiques. Quatre sujets étaient à l'agenda : maladies vectorielles, résistance aux antimicrobiens, systèmes alimentaires durables et exposition aux pollutions. Il en est sorti plusieurs engagements, dont un Pacte international pour préserver l'efficacité des antibiotiques, la plateforme One Health Data Convergence et des financements de Gavi et de la Commission européenne.
Un collectif d'ONG a cependant pointé, dans une tribune publiée par Libération, une feuille de route floue et des contradictions, en particulier l'absence de soutien politique à l'agroécologie et le maintien des subventions néfastes à l'environnement.
Le Comité français de l'UICN a profité du Sommet pour publier 19 recommandations visant à intégrer pleinement le vivant dans les politiques de santé. La première : adopter une loi et une stratégie nationale Une seule santé.
Qu'est-ce que l'approche One Health (Une seule santé) ?
L'approche One Health, ou Une seule santé, part d'un principe : la santé humaine, la santé animale, la santé des végétaux et celle des écosystèmes sont interdépendantes. Une dégradation des milieux naturels finit par se répercuter sur la santé des populations, par l'alimentation, l'eau, l'air, le cadre de vie ou les maladies infectieuses.
1. Alimentation et médicaments : nous mangeons et nous soignons grâce au vivant
Notre alimentation et notre médecine reposent, bien plus qu'on ne l'imagine, sur des espèces sauvages et sur la diversité génétique du vivant.
La pollinisation, base de notre alimentation
Plus de 75% des cultures vivrières mondiales dépendent au moins en partie de la pollinisation. En France, 70% des fruits et légumes que nous consommons sont pollinisés par des insectes. À l'échelle mondiale, 5 à 8% de la production agricole, soit 235 à 577 milliards de dollars par an, serait directement menacée par la disparition des pollinisateurs (IPBES, 2016). En Europe, jusqu'à 90% des plantes à fleurs sauvages et des cultures dépendent des insectes pollinisateurs (UICN, 2025).
Carences et malnutrition : des conséquences sanitaires directes
Une étude de l'université Harvard parue dans The Lancet en 2015 a modélisé les effets d'un effondrement des pollinisateurs. Elle aboutit à 1,42 million de décès supplémentaires par an dans le monde, soit une hausse de 3 % de la mortalité globale, liés à des carences en vitamine A et à une incidence accrue des maladies cardiovasculaires, des AVC et de certains cancers.
Dans les pays à faibles revenus, 71 millions de personnes supplémentaires deviendraient carencées en vitamine A, et 2,2 milliards verraient leurs apports, déjà insuffisants, se dégrader encore (RTBF).
La diversité génétique des cultures, une assurance pour l'avenir
La diversité génétique des plantes cultivées et des forêts s'érode elle aussi. En mars 2025, la FAO la jugeait indispensable pour bâtir des systèmes agroalimentaires capables de résister au changement climatique. Moins de diversité, c'est moins de variétés tolérantes au manque d'eau, aux nouvelles maladies et aux chaleurs extrêmes.
Les ressources marines, un quart des protéines animales
La pêche et l'aquaculture fournissent 162,5 millions de tonnes d'aliments aquatiques par an. Environ 3,2 milliards de personnes en tirent au moins 20 % de leurs apports en protéines animales, alors que 37,7% des stocks halieutiques mondiaux sont surexploités (FAO, 2024). La préservation des écosystèmes marins relève donc directement de la sécurité alimentaire mondiale.
▶︎ Pour approfondir : notre webinaire sur la transformation du secteur de la pêche et notre article sur le rôle des océans et de la biodiversité marine.
Médicaments : 40% à 70% issus du vivant
Selon l'OMS, 40% des médicaments actuels proviennent directement ou indirectement du règne végétal : aspirine, taxol, quinine, morphine. Le CNRS porte cette part à 40 à 70% en incluant l'ensemble des substances naturelles, issues de plantes, de micro-organismes ou d'organismes marins (Futura-Sciences).
Chaque espèce qui disparaît emporte potentiellement avec elle une molécule thérapeutique.
2. Pollutions : ce qui dégrade les écosystèmes dégrade notre santé
Les pollutions circulent de l'air aux sols, des sols à l'eau, puis jusqu'à nos organismes. Ce qui contamine le vivant non humain finit, par les mêmes voies, par contaminer nos corps.
L'air que nous respirons
La pollution atmosphérique reste la première cause environnementale de mortalité prématurée en Europe. Les particules fines (PM2,5) sont responsables d'environ 240 000 décès par an dans l'Union européenne ; en ajoutant le dioxyde d'azote et l'ozone, le total dépasse 350 000 morts prématurées (Franceinfo).
Les pesticides
L'expertise collective de l'Inserm publiée en 2021 a marqué un tournant. Elle établit une présomption forte de lien entre exposition professionnelle aux pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens, myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs et bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO).
Le risque s'étend au-delà des exploitants. Chez les foyers situés à moins de 1,5 km d'une zone d'épandage, on observe un risque accru de maladie de Parkinson et, chez l'enfant, de troubles du spectre autistique (PRSE Grand Est).
Ces produits diffusent largement hors de leur cible. Pour les néonicotinoïdes, seuls 2 à 20% de la dose qui enrobe les semences sont absorbés par la plante. Le reste contamine sols, nappes et milieux aquatiques, puis atteint pollinisateurs, oiseaux, invertébrés du sol et, au bout de la chaîne, les humains (Franceinfo, 2025).
Le 5 mai 2025, 1 279 médecins et scientifiques ont adressé une lettre ouverte aux ministres pour alerter sur la réintroduction de néonicotinoïdes interdits depuis 2016 et sur l'affaiblissement du rôle de l'Anses. Le directeur général de l'agence avait alors annoncé qu'il démissionnerait si le texte était voté.
Les microplastiques, un cheval de Troie
La production mondiale de plastique a été multipliée par 200 en 70 ans et atteint 400 millions de tonnes par an. Près de 170 000 milliards de particules flottent dans la couche superficielle des océans. D'après le CNRS, les microplastiques continueront de circuler pendant des millénaires dans les écosystèmes, même en cas d'arrêt drastique de la production.
On les retrouve partout : sols, cours d'eau, atmosphère, sommets alpins, zones polaires, et à tous les niveaux du vivant, du zooplancton aux baleines. Ils transportent en outre d'autres polluants, métaux lourds ou perturbateurs endocriniens, qui démultiplient leurs effets (Anses).
Chez l'humain, leur présence est attestée dans le sang, le placenta, le lait maternel, les poumons et jusque dans les plaques d'athérome des artères (INRAE et CNRS, 2025).
Cadmium et PFAS
Le cadmium provient surtout des engrais minéraux phosphatés, ainsi que des effluents d'élevage et de certains composts. Il s'accumule dans les sols agricoles et remonte la chaîne alimentaire. Classé cancérogène par le CIRC depuis 1993, il est associé à plusieurs cancers (poumon, pancréas, vessie, prostate, sein, rein), à l'insuffisance rénale, à l'ostéoporose et à des effets sur le neurodéveloppement (Anses).
Les PFAS, surnommés « polluants éternels », sont associés à une hausse du cholestérol, à des cancers et à des atteintes à la fertilité et au développement du fœtus (Anses). Le Forever Pollution Project les a cartographiés à l'échelle européenne. Leur coût pour l'Union européenne est estimé entre 330 et 1 700 milliards d'euros d'ici 2050, selon les scénarios (Vert).
3. Santé mentale : le rôle sous-estimé de la biodiversité
Quand on parle de santé mentale, on pense aux traitements, à la psychothérapie, aux conditions de vie. Plus rarement aux écosystèmes, dont les effets sont pourtant bien documentés.
Un enjeu de santé publique mondial
Les troubles mentaux représentent plus de 30% de la charge mondiale de morbidité, et la dépression comme l'anxiété ont progressé de plus de 25% pendant la première année de la pandémie. Parmi ses leviers d'action prioritaires, l'OMS recommande explicitement d'améliorer l'accès aux espaces verts.
Barcelone : ce qu'une ville gagnerait à se végétaliser
Une étude d'impact sanitaire de l'ISGlobal, parue dans Environment International en 2023, a modélisé la mise en œuvre complète du plan « Eixos Verds », un réseau de corridors verts à travers Barcelone. Le plan représente une hausse de 5,67 % de la surface verte de la ville. Bénéfices attendus chaque année :
- 13 375 cas de prise d'antidépresseurs évités (-13 %) ;
- 16 800 consultations en santé mentale en moins (-13 %) ;
- 31 353 cas de mauvaise santé mentale auto-déclarée évités (-14 %) ;
- 45 millions d'euros d'économies en coûts directs et indirects.
Source : Vidal Yañez et al., Environment International, 2023.
La diversité naturelle, moteur du bien-être
Une étude du King's College London publiée dans Scientific Reports en avril 2024 apporte une précision. Les bénéfices sur le bien-être mental tiennent à la diversité naturelle des lieux : variété des plantes, présence d'oiseaux, présence d'eau. La biodiversité explique à elle seule 23,4% de l'effet bénéfique global, qui se prolonge jusqu'à huit heures après l'exposition (Natura Sciences).
Un parc bétonné planté de pelouse rase produit donc des effets bien plus modestes qu'un espace écologiquement riche.

4. Cadre de vie : des écosystèmes qui nous protègent de la chaleur et des catastrophes
Végétation et canicules urbaines
Avec le changement climatique, les canicules urbaines deviennent un risque sanitaire majeur : stress thermique, surmortalité, hausse des arrêts maladie. La perte de végétation amplifie directement le phénomène.
Une étude européenne portant sur 293 villes en donne la mesure. Lors des extrêmes de chaleur, les zones urbaines arborées affichent des températures de surface inférieures de 8 à 12 °C à celles des zones minérales équivalentes en Europe centrale et de l'Ouest, et de 0 à 4 °C en Europe du Sud. Les arbres se révèlent 2 à 4 fois plus efficaces que les pelouses ou les parterres pour rafraîchir la ville (Schwaab et al., Nature Communications, 2021).

Les écosystèmes, des zones tampons face aux risques
Inondations, incendies, submersions côtières : la dégradation des écosystèmes protecteurs accroît l'exposition des populations aux risques climatiques.
- Zones humides. Elles ont régressé de 87 % à l'échelle mondiale depuis le XVIIIe siècle selon l'IPBES. Elles absorbent pourtant les crues et restituent l'eau lentement en période sèche. Moins de zones humides signifie davantage de crues, de sécheresses et de sinistres (DREAL Normandie).
- Forêts. Les forêts mélangées et diversifiées résistent nettement mieux aux incendies, aux sécheresses et aux ravageurs que les peuplements d'une seule essence (INRAE).
Nous habitons des écosystèmes, et la qualité de notre quotidien dépend de leur état.
5. Maladies infectieuses : un risque qui grandit avec la pression sur les écosystèmes
Le moustique tigre et les maladies vectorielles
La fragmentation des habitats et le dérèglement des écosystèmes favorisent l'installation de vecteurs de maladies là où ils étaient absents. Le moustique tigre en offre une illustration frappante. Présent dans un seul département français en 2004, il est aujourd'hui implanté dans 81 à 92 départements de l'Hexagone selon les sources. En Provence-Alpes-Côte d'Azur, 97 % de la population vit à son contact, et 80 % des habitants d'Auvergne-Rhône-Alpes y sont exposés (ARS PACA ; ARS Auvergne-Rhône-Alpes).
Les conséquences sont déjà visibles :
- été 2024 : 83 cas autochtones de dengue répartis en 11 foyers en France hexagonale, un record ;
- été 2025 : apparition précoce du chikungunya dès juin, dans des régions jusque-là épargnées comme le Grand Est et Auvergne-Rhône-Alpes. Entre 2010 et 2024, seuls 4 épisodes autochtones avaient été identifiés en France (Institut Pasteur).
Le risque pandémique
Le rapport de l'IPBES Biodiversity and Pandemics (octobre 2020), rédigé par 22 experts, établit que 70 % des maladies infectieuses émergentes et la quasi-totalité des pandémies connues sont des zoonoses, c'est-à-dire des maladies transmises de l'animal à l'humain : Ebola, Zika, Nipah, SRAS, MERS, Covid-19, VIH, grippes aviaires.
Le réservoir est immense. Environ 1,7 million de virus encore inconnus circuleraient chez les mammifères et les oiseaux, dont 540 000 à 850 000 pourraient infecter l'humain (UICN France).
Les facteurs identifiés par l'IPBES (déforestation, intensification agricole, commerce d'espèces sauvages, fragmentation des habitats) sont précisément ceux qui érodent la biodiversité. Le risque de prochaine pandémie dépend donc directement de la pression que nous exerçons sur les écosystèmes.
L'antibiorésistance
Moins médiatisée, la résistance aux antimicrobiens est elle aussi liée à l'état du vivant. Les ponts sont multiples : usage massif d'antibiotiques en élevage industriel, rejets pharmaceutiques dans les sols et les eaux, perte des bactéries du sol qui produisent des antibiotiques naturels, appauvrissement du microbiote humain.
Elle a directement causé 1,27 million de décès dans le monde en 2019 et a été associée à 4,95 millions de décès (Murray et al., The Lancet, 2022). L'OMS la classe parmi les dix principales menaces sanitaires mondiales, et c'est sur ce sujet que le Sommet One Health de Lyon a produit l'un de ses engagements les plus concrets.
Santé et biodiversité : quel rôle pour les entreprises ?
Les exemples présentés ici dessinent, sans prétendre à l'exhaustivité, cinq grandes familles de liens : ce que le vivant nous apporte pour nous nourrir et nous soigner, les pollutions qui circulent jusqu'à nos corps, les bienfaits de la nature sur la santé mentale, la qualité de nos cadres de vie et le risque infectieux qui s'aggrave à mesure que les habitats se fragmentent.
Pour certaines entreprises, le sujet peut sembler lointain. Chaîne de valeur amont peu visible, dépendances aux écosystèmes peu évidentes, leviers difficiles à identifier.
Chaque entreprise est pourtant implantée quelque part. En agissant pour la santé des écosystèmes sur son territoire, elle contribue directement à la santé de celles et ceux qui y vivent et y travaillent : collaborateurs, riverains, communautés locales (désimperméabilisation, végétalisation diversifiée, réduction des pollutions locales, soutien à des projets de restauration…).
Le déplacement le plus utile consiste à considérer son territoire comme un écosystème dont l'entreprise est partie prenante, et dont la santé conditionne celle des personnes qui y vivent et y travaillent.
Pour aller plus loin
- Tribune de Gaspard Kœnig sur la transition agroécologique comme impératif de santé publique, Le Monde, avril 2026
- Les 19 recommandations du Comité français de l'UICN pour une approche Une seule santé
- Les services écosystémiques : le rôle crucial des écosystèmes dans nos vies
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