En 2023, 7 300 milliards de dollars de flux financiers publics et privés ont soutenu des activités ayant des impacts négatifs sur la nature. Dans le même temps, à peine 220 milliards ont été orientés vers sa protection.
Un rapport de 1 pour 33. Un paradoxe qui résume à lui seul le défi : l'économie mondiale dépend du bon fonctionnement des écosystèmes, mais contribue largement à leur dégradation.
C'est dans ce contexte qu'a été publiée, le 9 février 2026, la première évaluation mondiale de l'IPBES consacrée aux relations entre entreprises, institutions financières et biodiversité. Un rapport très attendu, qui cartographie la manière dont les entreprises sont en liens avec les écosystèmes (pressions et dépendances) et en quoi ils représentent un enjeu stratégique fort pour elles (risques et opportunités).
Dans cet article, nous vous proposons une lecture synthétique de cette évaluation : ses messages clés, ses grands enseignements, et ce que les entreprises peuvent concrètement en retirer pour structurer leur stratégie biodiversité.
Une évaluation mondiale inédite sur les entreprises et la biodiversité
L'IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) est la plateforme intergouvernementale qui joue, pour la biodiversité, un rôle comparable à celui du GIEC pour le climat : produire des synthèses scientifiques de référence à destination des décideurs.
Cette évaluation constitue une première mondiale centrée sur les entreprises et les institutions financières. Elle a mobilisé plusieurs centaines d'experts issus de disciplines variées (écologie, économie, finance, droit, sciences sociales) et s'appuie sur plusieurs milliers de publications scientifiques et de sources issues du monde économique.
Le document s'adresse en priorité aux gouvernements, aux entreprises et aux acteurs financiers. Il leur fournit un cadre commun pour :
- comprendre les interdépendances entre activités économiques et biodiversité,
- passer en revue les méthodes existantes de mesure,
- identifier les conditions nécessaires pour faire évoluer les pratiques.
Une biodiversité encore largement hors des radars des entreprises
Au-delà du déséquilibre financier évoqué plus haut, le rapport documente l'ampleur du retard pris par le monde économique sur le sujet.
- Moins de 1 % des entreprises publiant des rapports mentionnent leurs impacts sur la biodiversité.
- 14 sur 18 catégories de contributions de la nature aux sociétés humaines sont en déclin.
- L'économie mondiale est passée d'environ 1 000 milliards de dollars en 1820 à plus de 130 000 milliards aujourd'hui (une croissance qui s'est accompagnée d'une pression croissante sur les écosystèmes).
Les 10 messages clés de l'évaluation IPBES, en synthèse
Le rapport s'articule autour de 10 messages clés (Key Messages). Voici les grandes lignes à retenir pour les entreprises :
- Toutes les entreprises sont concernées, quel que soit leur secteur ou leur taille, directement ou indirectement.
- La perte de biodiversité devient un risque économique : physique, réglementaire, systémique.
- Le cadre actuel n'incite pas suffisamment à agir : réglementations, incitations économiques et normes sociales favorisent encore des modèles incompatibles avec la préservation du vivant.
- Des méthodes de mesure existent, mais leur adoption reste inégale selon les secteurs et les régions.
- Les entreprises peuvent être des acteurs de transformation, via leur stratégie, leur gouvernance, leurs chaînes de valeur et leur allocation de capital.
- L'action doit se faire à plusieurs niveaux : pratiques d'entreprise, systèmes financiers, politiques publiques, normes sociales et culturelles.
Le rapport insiste particulièrement sur la nécessité d'une action coordonnée entre ces différents acteurs. Aucun ne peut, seul, inverser la trajectoire.
%20(1).png)
3 enseignements majeurs pour les entreprises
Au-delà de ces messages clés, l'évaluation peut se lire à travers trois grands enseignements complémentaires : comprendre, agir, mesurer.
Comprendre la relation entre les entreprises et les écosystèmes
L'évaluation part d'un point désormais documenté : l'économie repose sur la biodiversité. Les entreprises utilisent des ressources issues du vivant, dépendent du bon fonctionnement des écosystèmes et influencent leur état, souvent à travers des chaînes de valeur complexes et mondialisées.
Cette relation se manifeste de plusieurs façons :
- Dépendances aux ressources naturelles : matières premières, eau, sols, pollinisation, régulation du climat.
- Dépendances indirectes via les chaînes d'approvisionnement.
- Impacts sur les écosystèmes liés à l'extraction, la production, le transport ou l'usage des produits.
Ces dépendances et impacts ne concernent pas uniquement les secteurs directement liés aux ressources naturelles. Même des activités de service ou de distribution peuvent être exposées via leurs fournisseurs, leurs investissements ou leurs infrastructures.
Le rapport souligne également que les impacts des entreprises sur la biodiversité restent majoritairement négatifs à l'échelle globale. Certaines actions permettent de réduire ces impacts, mais elles restent insuffisantes pour inverser la trajectoire. Les effets cumulés de multiples activités peuvent dépasser des seuils écologiques et générer des conséquences difficiles à anticiper ou à réparer.
La perte de biodiversité se traduit progressivement en risques concrets pour les entreprises : perturbation des chaînes d'approvisionnement, hausse des coûts, contraintes réglementaires, pression des investisseurs, atteinte à la réputation. Ces risques peuvent être physiques, liés à la transition, ou systémiques.
Agir : les leviers identifiés pour les entreprises
Le rapport insiste sur un point : les entreprises ont un rôle à jouer dès maintenant. Les conditions économiques et réglementaires ne sont pas toujours alignées avec la préservation de la biodiversité, mais elles n'empêchent pas l'action. Elles expliquent en partie pourquoi celle-ci reste aujourd'hui inégale.
Toutes les entreprises ont une responsabilité vis-à-vis de leurs impacts et de leurs dépendances. Le niveau d'action attendu varie selon les secteurs, la taille ou l'exposition, mais aucune entreprise n'est totalement en dehors du sujet. Les objectifs internationaux en matière de biodiversité, comme le Cadre mondial adopté en 2022, visent explicitement le rôle des entreprises, en particulier les grandes entreprises et les institutions financières.
▶︎ Intégrer la biodiversité dans la stratégie et la gouvernance
Cela veut dire inscrire le sujet à l'ordre du jour du comité exécutif, et ne pas le cantonner à la seule direction RSE. Concrètement : se doter d'objectifs appuyés sur des approches scientifiques comme SBTN (Science Based Targets for Nature), intégrer les enjeux biodiversité dans les critères d'arbitrage des grands projets d'investissement, ou encore aligner les politiques d'achats sur des exigences ciblant les fournisseurs et les matières premières les plus exposées. D'autres référentiels, comme la nouvelle norme ISO 17298, s'inscrivent dans cette même logique d'ancrage stratégique du sujet dans les organisations.
▶︎ Améliorer la transparence et la traçabilité
Une part importante des impacts et des dépendances se loge dans l'amont des chaînes de valeur, souvent hors de visibilité directe de l'entreprise. Cartographier ces chaînes, identifier les matières premières à risque (huile de palme, soja, cacao, bois, minerais critiques…) et remonter jusqu'à l'origine géographique de la production sont les points de départ les plus classiques. La transparence, qu'elle soit volontaire (TNFD) ou réglementaire (CSRD-ESRS E4, RDUE), oriente les décisions internes et structure progressivement la démarche.
▶︎ Agir sur les opérations et les sites
Au niveau opérationnel, les entreprises disposent de leviers directs. Le rapport rappelle l'importance de la hiérarchie d'atténuation : éviter, réduire, restaurer, et en dernier recours compenser. Cela peut se traduire par des plans de gestion biodiversité site par site, l'identification des sites situés en zone de forte valeur écologique, le choix de pratiques moins intensives (agriculture régénérative, gestion écologique des espaces industriels, désimperméabilisation…) ou l'intégration de solutions fondées sur la nature dans l'aménagement des infrastructures.
▶︎ Travailler avec les chaînes de valeur
L'action ne peut se limiter aux sites propres, qui ne représentent souvent qu'une faible part de l'empreinte totale. Accompagner et former les fournisseurs, inscrire des exigences biodiversité dans les cahiers des charges, rejoindre des initiatives sectorielles (coalitions filière, certifications environnementales) ou soutenir la montée en compétence des partenaires sont autant de leviers pour faire évoluer l'amont comme l'aval.
▶︎ Mobiliser les acteurs financiers et les parties prenantes
Les entreprises peuvent aussi agir via leurs placements de trésorerie, leurs relations avec les banques et les investisseurs, ou leur présence dans des instances de place. Le rapport souligne en particulier le rôle des institutions financières : elles orientent des flux de capitaux considérables, et deviennent un accélérateur ou un frein selon les exigences qu'elles se fixent. Une action coordonnée entre entreprises, finance, pouvoirs publics et société civile est citée comme condition nécessaire pour changer réellement d'échelle.
3. Mesurer : comprendre ses impacts et ses dépendances
Le rapport consacre une part importante à la question de la mesure. Le constat de départ est simple : pour agir de manière crédible, une entreprise doit comprendre ses impacts sur la biodiversité et ses dépendances au bon fonctionnement des écosystèmes. Les méthodes existent, mais leur usage reste limité et inégal.
Il n'existe pas une méthode unique applicable à toutes les entreprises. Les approches varient selon les activités, les chaînes de valeur, les territoires et les décisions à éclairer. Certaines méthodes permettent d'identifier les pressions exercées sur la biodiversité, d'autres d'évaluer les dépendances aux services rendus par les écosystèmes, d'autres encore d'estimer les risques ou les opportunités.
Le rapport distingue quatre niveaux de décision :
- les opérations et les sites,
- les chaînes de valeur,
- le niveau de l'entreprise,
- les portefeuilles financiers.
Selon le niveau, les données nécessaires et les outils mobilisés ne sont pas les mêmes. Les analyses à l'échelle d'un site reposent souvent sur des données localisées et des observations de terrain. Les analyses à l'échelle d'une entreprise ou d'un portefeuille s'appuient davantage sur des modèles et des indicateurs agrégés.
L'enjeu majeur : la disponibilité des données. Les impacts et dépendances à la biodiversité sont souvent spécifiques à des lieux précis. Connaître l'origine des matières premières, les pratiques de production ou les conditions écologiques locales reste difficile dans de nombreuses chaînes de valeur.
Enfin, l'évaluation insiste sur l'importance de croiser les sources de connaissance : données scientifiques, données d'entreprise, mais aussi savoirs locaux et connaissances des territoires.
Comment votre entreprise peut s'approprier l'évaluation IPBES ?
Cette évaluation dresse un constat : où en est le monde économique dans sa prise en compte de la biodiversité ? À ce titre, elle peut être utilisée comme boussole pour structurer ou interroger une démarche existante.
Voici cinq questions que nous vous invitons à vous poser à sa lecture.
▶︎ Où se situe réellement mon exposition à la biodiversité ?
Le premier réflexe consiste à regarder au-delà des sites propres : pour la majorité des entreprises, l'essentiel des impacts et des dépendances se loge dans la chaîne de valeur. Pour une entreprise agroalimentaire, ce sera l'amont agricole ; pour une foncière, l'aménagement du foncier et les matériaux de construction ; pour un gestionnaire d'actifs, l'empreinte des entreprises financées. Des outils comme ENCORE ou des analyses sectorielles permettent de poser un premier diagnostic d'exposition, avant d'affiner sur les zones géographiques et les activités à plus forts enjeux.
▶︎ Sur quoi agir en priorité ?
Plutôt que de chercher à tout couvrir, il s'agit d'identifier les points chauds (hot spots) : matières premières à plus forte empreinte, sites en zone de forte valeur écologique, activités particulièrement dépendantes de services écosystémiques (pollinisation, disponibilité en eau, régulation des sols…). C'est l'intersection entre l'ampleur de l'impact ou de la dépendance, le levier réel de l'entreprise et la faisabilité à court terme qui permet de prioriser.
▶︎ Ma stratégie actuelle est-elle robuste ?
L'évaluation fournit une grille de lecture utile pour tester la solidité d'une démarche existante. Quelques questions à se poser :
- Les dépendances ont-elles été analysées, ou uniquement les impacts ?
- La démarche couvre-t-elle l'ensemble de la chaîne de valeur (amont, opérations, aval), ou seulement les sites propres ?
- Les décisions d'investissement, d'achats et d'innovation intègrent-elles concrètement la biodiversité, ou restent-elles pilotées par d'autres critères ?
- La stratégie repose-t-elle sur des données spécifiques et localisées, ou surtout sur des engagements génériques ?
- Les objectifs fixés sont-ils alignés avec une approche scientifique comme SBTN ?
▶︎ Qui doit être autour de la table ?
La biodiversité n'est pas qu'un sujet RSE, et ne peut avancer si la direction RSE porte seule le dossier. En repositionnant la biodiversité comme un enjeu de risques et d'opportunités économiques, l'évaluation donne des arguments pour embarquer :
- la direction des achats (fournisseurs, matières premières, cahiers des charges),
- la direction financière (allocation du capital, relations investisseurs, reporting extra-financier),
- les directions stratégie et innovation (conception des produits, nouveaux modèles d'activité),
- les opérations (gestion des sites, aménagement, production),
- et enfin le comité exécutif et le conseil, pour inscrire le sujet dans la gouvernance.
▶︎ Par où commencer sans attendre d'avoir tout ?
Moins de 1 % des entreprises ont évalué leurs impacts sur la biodiversité : l'enjeu n'est pas d'être parfait, mais d'entrer dans une trajectoire crédible. En pratique, les premières étapes les plus utiles sont souvent :
- une acculturation des équipes dirigeantes et des fonctions clés, pour construire une compréhension partagée du sujet ;
- un premier diagnostic d'empreinte et de dépendances sur le périmètre le plus matériel (une activité, une zone géographique, une catégorie d'achats) ;
- la mise en place d'un ou deux pilotes opérationnels (un site, une filière, un portefeuille) pour apprendre avant de généraliser.
Ce qu'il faut retenir
Cette première évaluation IPBES Entreprises & Biodiversité confirme ce que beaucoup d'acteurs pressentaient, mais le documente désormais avec l'autorité d'un cadre scientifique international : la biodiversité est un enjeu stratégique pour toutes les entreprises, pas un sujet périphérique.
Elle rappelle trois choses :
- Les entreprises dépendent de la biodiversité autant qu'elles l'impactent.
- Des méthodes de mesure existent, même si leur appropriation reste à construire.
- Agir est possible dès maintenant, à condition de mobiliser les bons leviers aux bons niveaux de décision.
Ce rapport offre un cadre commun, une boussole, et des repères méthodologiques à chaque entreprise de les traduire dans sa réalité sectorielle, territoriale et opérationnelle.
Pour aller plus loin : notre webinaire avec l'OFB
Pour approfondir les enseignements de cette évaluation, nous avons organisé un webinaire avec Lôra Rouvière, cheffe d'unité Entreprises et biodiversité à l'Office français de la biodiversité (OFB) et contributrice du rapport.
Vous souhaitez structurer ou renforcer votre démarche biodiversité ?
→ Découvrez nos accompagnements biodiversité
→ Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir nos prochains décryptages.
Recevez chaque mois votre dose d'inspiration sur la biodiversité
Une veille des actualités, des décryptages sur la biodiversité dans l'économie, des cas d'entreprises, des interviews d'experts et les actualités Rivaje. Un rendez-vous par mois, pas plus.
.png)
.png)
